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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 15:39

Francis DANIEL : La paroi sismographe

 

Parmi les nombreux mythes qu’a suscités la terre, non pas sous son aspect cosmologique mais simplement comme matériau, la légende du Golem provenant de la littérature talmudique et qui, passé par le folklore d’Europe centrale prendra dans la littérature et le cinéma la figure de Frankenstein, mérite attention. Un être façonné par l’homme avec ses mains et de la terre, prend vie et entame l’existence effrayante d’un d’Etre qui n’appartiendrait pas à l’Humanité.

Pline L’Ancien dans ses Histoires naturelles évoque la naissance des arts libéraux au travers de la légende de Dibutade,  la fille d’un potier corinthien. Eperdument amoureuse de celui qui devait  partir pour un long voyage, elle se mit en tête de dessiner à la lueur d’une bougie les contours de l’ombre du visage de son fiancé portée sur le mur; son père plaqua ensuite de l’argile sur le dessin reproduisant ainsi les volumes de ce visage que sa fille ne devait pas revoir de sitôt. Le mythe crée une association entre l’acte de peindre ou de sculpter et le désir ; c’est le désir qui inspire l’acte de produire un succédané, qui  conjure le cours des choses, et permet de maintenir une certaine jouissance de l’absent.

La démarche de Francis Daniel prend ses sources dans un passé plus lointain, avant que l’homme n’ait inventé les mythes et les dieux de la création, avant toute construction cosmogonique…La source est celle des premiers artistes du paléolithique supérieur il y a quelques 40 000 ans, qui, sur les parois des cavernes vont poser leur mains pour en laisser une série d’empreintes successives, les mains négatives. C’est encore d’empreintes qu’il s’agit avec les ombres laissées par l’éclair atomique tueur sur les murs d’Hiroshima en 1945, et d’hommages à la persistance des êtres.

Il y eut au XXe siècle, Yves Klein et les anthropométries  de ses femmes-pinceaux. Celles-ci dont le corps était enduit de peinture IKB, venaient sur les indications de l’artiste, se frotter à la surface du tableau pour y déposer une série d’empreintes. La banderole actuellement apposée rue de Rivoli pour les collections du Musée Louvre Abu Dhabi montre combien ces anthropométries donne du corps féminin une représentation très proche des premières idoles.

Revenons à la terre, qui est au centre de la démarche de Francis Daniel, à cette terre à la fois donneuse de vie et de nourriture mais aussi ultime sépulcre à qui l’homme confie ses morts.  L’artiste ne lui confère pas de pouvoirs surnaturels mais en revanche un lien charnel à partir duquel se construit l’artiste qu’il est, dans toute la perspective anthropologique que sous-tend son travail. La terre est invitée aux noces ; est-elle matelas ? Certes non. Le matelas a en effet la particularité de revenir à la manière d’une corde élastique à son état antérieur, d’être sans mémoire des nuits passées. Il efface instantanément tout ce qu’il aura enregistré, qu’il s’agisse de franches ou vigoureuses secousses ou de plus douces caresses. Dans la situation crée par Francis pour permettre la réalisation de son œuvre,  il s’agit plutôt d’un plan sismographe qui va garder la trace de tous les outrages qu’il aura subis. Cette notion de plan sismographe me permet d’évoquer un autre plan, qui fait fonction de nœud fantasmatique dans l’ensemble du travail de Francis Daniel et qui est la vitre au carreau de la célèbre gravure de Dürer en train d’appliquer  les règles encore balbutiantes de l’art de la perspective à un nu féminin à la fin du XVe siècle.

Cette image hante son travail, elle en est toujours le point de départ sans doute parce que l’artiste y décèle une extraordinaire hypocrisie en tant que métaphore idéale du point de vue de la morale entre l’artiste et son modèle. L’artiste post moderne n’a cure du rôle instrumental de la paroi de verre (parete di vetro) des artistes de la Renaissance. Il n’y voit qu’une barrière dérisoire destinée à protéger de la volupté du corps du modèle, un artiste  que la concentration cognitive de son travail aurait rendu asexué. Comme la terre du Golem s’était faite chair et Être,  de manière symétrique  le verre, matériau froid destiné à une vision transparente, ordonnée et sans désirs, s’est transmuté en terre, matériau chaud où devaient se lover tous les moments de grande volupté.

Dans ce transfert entre le verre et la terre, et ce n’est pas de l’ordre du détail,  nous y avons perdu la vue. Mais qu’aurait-elle été dans la situation proposée, cette vue, sinon pornographie et voyeurisme ?  

La scène d’amour a laissé sa trace dans la terre. Il me revient une scène de L’Age d’or de Luis Buñuel, où poussé par un désir irrépressible, le couple d’amoureux  transgresse toutes les règles de bonnes conduites en s’ébattant dans la boue devant une foule de témoins. La terre est ici symbole de la fange, degré zéro de l’humanité telle que la conçoit la morale bourgeoise.  Plus tard l’artiste américaine Carolee Schneemann reprit avec sa performance Meat Joy en 1963, cette association des thèmes du désir et de la fange.

Qu’a laissé ce couple comme mémoire de leurs ébats ? Un matelas femelle : Une large zone au centre où la terre a été particulièrement malaxée, doit-on dire sculpter ?- par les dos et le poids des deux corps, et qui a curieusement une forme ovoïde. D’amples volumes s’en dégagent tandis qu’on décèle ici les marques des plis de la peau, sans que là soit possible d’y reconnaitre les éléments d’une anatomie. A la périphérie de cette zone, la matière  semble plus magmatique, désordonnée comme peut l’être la  surface d’une mer agitée.

De cette matrice femelle, l’artiste tirera une épreuve positive, un matelas mâle. L’envers fait fonction de révélateur. Vous n’y retrouverez pas la Ludovica du Bernin mais des corps morcelés et enchevêtrés : ici une épaule, à moins qu’il ne s’agisse d’un morceau de fesses ? là un bras, une main, beaucoup de mains qui sortent de la matière ; elles semblent appeler au secours, tentent de transpercer la gangue où les corps pourraient être emprisonnés.

Réduire une caresse à une image est en soi une aporie que le projet du Matelas d’amour tente de relever en transposant la représentation dans le champ de l’empreinte. Les Portes de l’enfer de Rodin me traversent l’esprit Matelas d’amour porte cette ambiguïté, du désir et de la mort.

 

Jean-Michel BOUHOURS

 

 

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Published by jean-michel Bouhours
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